Pierre
Double conscience : être afro-descendant·e·s en Suisse Romande
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Prénom
Pierre
Date de naissance
5 août 1973
Lieu de naissance
Port-au-Prince, Haïti, hôpital Canapé vert
Date arrivée en Suisse
1988
Profession
Juriste
Origine père
St-Louis du Nord, Haïti
Origine mère
Wallenried (FR), Suisse
Double-conscience : Suisse/Haïtien
Le premier contact de ma mère avec Haïti s’est fait par le truchement d’une ONG du nom de «Gais Vagabonds d’outre-mer», rattachée au Département missionnaire des Eglises protestantes (aujourd’hui Eirene Suisse). C’est en Haïti qu’elle a rencontré mon père. Ils se sont fiancés alors qu’ils étaient en France lors de leurs études respectives. Ils se sont mariés en Suisse mais ont choisi de vivre en Haïti.
Avec mes quatre sœurs, nous avons donc grandi et avons été scolarisés à Port-au-Prince dans une école américaine. L’école avait été créée par des missionnaires blancs. J’y côtoyais des Blancs américains, des enfants haïtiens liés aux missionnaires mais aussi des enfants de la classe aisée d’Haïti. J’ai grandi dans un quartier populaire où ma mère était la seule personne blanche et où j’étais considéré comme « Blanc » et j’ai été très marqué par les énormes privilèges qui s’y rattachent.
A la chute de l’ex-dictateur Jean-Claude Duvalier, connu sous le nom de Baby Doc, en 1986, ce fut le chaos politique et social. Nous avons dû nous résoudre à quitter le pays. J’ai d’abord été envoyé aux Etats-Unis pendant une année afin de continuer ma scolarité américaine. J’étais choqué de quitter Haïti. J’ai appris la nouvelle du jour au lendemain. C’était horrible de partir dans de telles circonstances mais j’étais en même temps très content d’aller aux Etats-Unis.
Quand je suis arrivé en Suisse, à 15 ans, ce n’était pas facile du tout. Il m’a fallu du temps pour accepter d’être là. J’ai atterri au Locle dans le canton de Neuchâtel. Les gens étaient super sympas mais c’était loin de tout. Il n’y avait pas beaucoup de personnes d’ascendance africaine. Nous n’étions que deux Noirs à l’école. Le fait d’être à moitié Suisse a beaucoup facilité mon intégration scolaire et sociale car je maîtrisais les codes sociaux et je n’avais pas d’accent prononcé. Mais on me renvoyait systématiquement à ma part d’identité haïtienne. Ce qui intéressait mes interlocuteurs c’était mes origines haïtiennes et non pas mes origines fribourgeoises. A leurs yeux, j’étais un étranger alors que parfois, étant métis, j’étais plus « Suisse » que mes camarades d’origine italienne ou espagnole à qui on ne demandait pas systématiquement « d’où viens-tu? ». Lorsque je parlais ma langue maternelle, le créole, on me disait que c’était du «petit nègre».
Je me reconnais pleinement dans cette double-conscience, double appartenance. Etant métis, je baigne dedans depuis ma naissance, que ça soit en Haïti ou en Suisse.
Vivre la dualité
Ma couleur de peau marque chaque aspect de ma vie. Mon parcours est à 100% influencé par le fait d’être afro-descendant. L’être humain s’identifie, de manière consciente ou pas, à l’image qu’on lui renvoie. Or, en Suisse, on m’a systématiquement renvoyé à ma culture haïtienne ou afro, avec les préjugés négatifs qui vont avec. Par exemple, en Suisse, mes sœurs et moi avons été orientés vers les voies professionnelles les moins valorisées. On a dû se battre contre ces préjugés. Lors de ma dernière année de scolarité obligatoire, le conseiller en orientation professionnelle me suggérait vivement des métiers manuels alors que je suis tout sauf manuel. Moi, je voulais faire des études supérieures. L’éducation est très valorisée dans ma famille. J’ai compris rapidement qu’on n’allait pas nous donner du crédit d’emblée, qu’il fallait qu’on gagne le respect et qu’on démontre nos capacités à faire de hautes études. Heureusement, on n’a pas baissé les bras et on a réussi.
Avec le temps, j’ai su tourner parfois ces préjugés à mon avantage. Je suis Suisse et donc je connais les codes et les mentalités d’ici. Par le langage que j’utilise dans telle ou telle situation ou mes connaissances dans le domaine juridique, je m’amuse à surprendre, et parfois déstabiliser, mes interlocuteurs en ne correspondant pas à leurs préjugés ou en les remettant à leur place. Malheureusement, toutes les personnes de couleur, victimes de ces préjugés, n’ont pas forcément les mêmes ressources pour se défendre.
Le racisme en Suisse
Les causes du racisme anti-Noir.e.s en Suisse, ce sont les mêmes que celles qu’on retrouve partout ailleurs. Il y a un racisme inconscient de l’Occident et un complexe de supériorité en raison du fait que, pendant des siècles, il a asservi les autres, et en particulier les Africain·e·s. Aux USA, ce racisme est beaucoup plus assumé. Les anciens esclaves et les maîtres ont dû vivre ensemble sur une même terre. La confrontation a été dure dès l’origine. En Suisse, c’est bien plus soft. Si le germe est le même, la forme est adaptée à la culture suisse: le racisme s’exprime de façon plus réservée, plus cachée. On ne montre pas ce que l’on pense tout de suite et ce racisme reste bien souvent de l’ordre de l’inconscient. Comme je suis bien intégré, parfois les Suisses perdent de vue mon autre appartenance et s’oublient en laissant filtrer des phrases telles que «les Africains sont tous des dealers, l’Afrique n’a pas de culture digne d’intérêt», etc.
Les résonances de l’histoire de l’esclavage et du colonialisme
J’ai grandi en Haïti et l’histoire moderne de ce pays commence avec la traite négrière puis avec la prise d’indépendance en 1804. Première république noire, Haïti est née avec cette histoire et les Haïtien·ne·s sont, à juste titre, très fier·ère·s de leur révolution. Je pense que l’histoire de l’esclavage a indéniablement créé un traumatisme collectif profond qui malheureusement a laissé des traces, générations après générations, dans les consciences des Noir·e·s. Elle est en tous cas très présente dans qui je suis en tant qu’Haïtien.
L’art comme ressource pour résister aux représentations négatives de soi
Le fait qu’on me renvoyait systématiquement à ma culture haïtienne ou afro a fait, qu’adolescent, je m’habillais de façon à signifier qu’en tant que métis, j’assumais mon appartenance afro et que j’en étais très fier, notamment à travers la culture hip-hop. Je m’identifiais tellement à la black music que je n’avais pas le temps de m’intéresser à la musique suisse, française, etc. Je voulais d’abord connaître les classiques de la soul, de la musique afro-américaine, haïtienne et africaine. Mais c’est le reggae qui, surtout, a eu une immense influence sur moi. Je me suis beaucoup identifié à Bob Marley, également métis, et à son message. C’est l’artiste qui m’a le plus durablement influencé. Pour moi, il représentait quelqu’un de fier de sa culture jamaïcaine et africaine mais, en même temps, d’une grande ouverture d’esprit. Il tendait la main à sa culture blanche occidentale. Je me disais: «C’est ça, il n’y a rien à renier ni d’un côté, ni de l’autre». La culture afro n’est généralement pas valorisée par le monde occidental mais pour moi, comme le préconisait Bob Marley, il fallait s’ouvrir aux deux. C’est un message de paix et de réconciliation entre les peuples.
Lutter contre le racisme
Je n’ai pas qu’une double appartenance. J’en ai une troisième, l’américaine. Ayant fait toute ma scolarité dans une école américaine puis ayant vécu une année là-bas, je me suis également beaucoup identifié à la culture afro-américaine. Et la notion de lutte de libération des Noir·e·s a été, en ce qui me concerne, renforcée par cette troisième appartenance. Il était important pour moi qu’une fois adulte, je fasse un métier qui aiderait la «cause». A 20 ans, ce n’était donc pas possible d’envisager d’être, par exemple, un trader qui spécule sur les produits pétroliers et gagne de l’argent sur le dos du continent africain. Ça aurait signifié participer à empêcher l’indépendance économique de l’Afrique. Il fallait que je fasse un métier en harmonie avec mes valeurs personnelles et qui ferait avancer la cause des Noir·e·s d’une manière ou d’une autre. Cela a toujours été important pour moi. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi la voie du droit.

La dualité c’est le petit point noir dans le blanc et le petit point blanc dans le noir. Je ne suis jamais totalement l’un ou l’autre. Plus jeune la partie noire prenait plus de place. Plus j’avance, plus les deux parts s’équilibrent et s’harmonisent.