Maïmouna

Double conscience : être afro-descendant·e·s en Suisse Romande

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Prénom
Maïmouna

Année de naissance
1987

Lieu de naissance
Monthey

Née en Suisse

Profession
Chargée de communication

Origine père
Suisse

Origine mère
Burkina Faso

Double-conscience : Suisse/Burkinabée

Mes parents se sont rencontrés au Burkina Faso en 1985. Mon père, Suisse, était enseignant et il faisait une sorte de voyage initiatique en Afrique de l’Ouest pendant une année sabbatique. Après un long voyage, il rencontre ma mère. Ils tombent amoureux. Elle, ne savait ni lire ni écrire. Elle avait eu une vie de Cosette, une vie difficile, très pauvre. Ils sont venus en Suisse. Je suis née rapidement. 

A 21 ans, ma mère se retrouve donc dans le Val-d’Illiez, dans le canton du Valais, situé dans le district de Monthey. La voilà sous la neige, sans formation, sans savoir lire et un bébé dans les bras. Autant dire que le racisme dans le Val-d’Illiez était très présent. Certaines personnes pensaient que l’on mangeait par terre. J’ai été baptisée à l’église pour démontrer qu’on n’était pas des sauvages. Puis naît ma petite sœur. Alors que j’ai 5 ans, on déménage à Lausanne, puis rapidement à Pully puis à Paudex. 

Pully, c’est le choc culturel. Très difficile à gérer. Il y a la question de la race mais aussi celle de la classe qui me font sentir peu à ma place. Il y’avait très peu de personnes non-blanches dans mon école. J’ai eu d’excellents profs. Ils pratiquaient ce que je qualifierais de racisme bienveillant ce qui a été positif sur ma vie. Mais je vivais aussi des micro-agressions racistes au quotidien. 

Vivre la dualité

Ma couleur a influencé tous les aspects de ma vie. Mon rapport aux autres, par exemple, a été biaisé par un manque de confiance en moi. Ce que j’ai ressenti à Pully c’est que rien n’allait, c’est-à-dire rien en cohérence avec ma personnalité sur des aspects comme la race oui, mais aussi la classe, ma situation familiale ou ma queerness. J’avais donc un sentiment de non-appartenance ou d’exclusion hyper fort que ça soit sur le plan amical, amoureux ou professionnel. 

Je vis très clairement cette dualité. Comment? Cela dépend des périodes de ma vie. J’ai essayé de trouver des liens entre ma réalité actuelle et la façon dont les autres me perçoivent. Des identités existent autour de ça. Je m’y rattache. Ça m’aide beaucoup. L’identité diasporique, en particulier, me parle. 

Quand tu vas à Londres dans des quartiers comme Brixton, par exemple, tu vois tous ces jeunes non-blancs, habillés comme toi et qui ont vécu les mêmes choses que toi et qui en même temps vivent là et participent à la vie culturelle de leur pays. Ils existent en tant que groupe hors de l’Angleterre blanche et en même temps hors du Nigéria par exemple. J’aime le sentiment d’appartenance à une jeunesse globalisée. C’est en cette culture mixte que je me reconnais. Elle manque beaucoup en Suisse. 

Le racisme en Suisse

En Suisse, on n’aime pas trop dire un mot plus haut que l’autre. Donc les actes de racisme sont beaucoup moins frontaux qu’ailleurs (Etats-Unis ou pays européens ayant un passé colonial reconnu), ce qui les rends plus difficiles à contrer. Malgré le travail de supers-collectifs, c’est comme si on avait 40 ans de retard en termes de lutte contre le racisme au niveau de la société en général. Il n’y a pas de réflexion de fond sur le racisme en Suisse, pas de discours construit sur la race porté par des institutions ou des partis. Donc il est très sournois. Beaucoup de gens ne se rendent même pas compte de leurs idées racistes. 

Les résonances de l’histoire de l’esclavage et du colonialisme

Je m’y suis intéressée assez jeune. Mais c’est un thème qu’encore aujourd’hui, je ne fais qu’effleurer, car c’est dur. Je n’arrive pas vraiment à me sentir concernée mais, en même temps, ça me met dans des états pas possibles. Plus jeune, j’avais regardé le film Couleur pourpre. Je m’en souviens encore comme l’un des moments les plus difficiles de ma vie. Depuis récemment je fais des petites incursions dans cette histoire même si j’ai toujours du mal à regarder les médias sur les questions de l’esclavage ou du racisme. C’est un peu comme si cela ne m’appartenait pas. C’est peut-être parce que ma mère n’a pas un rapport très marqué avec ça étant donné qu’elle a grandi en Afrique. Je ne suis pas sûre qu’avant d’arriver en Suisse, elle ne se considérait pas comme noire. Donc cette histoire m’intéresse mais il y a toujours eu quelques blocages. 

L’art comme ressource pour résister aux représentations négatives de soi

Quand j’ai commencé à mixer, je me suis plongée dans une grande diversité musicale. Cela m’a ouvert au champ des possibles. Je me suis beaucoup intéressée à ce qui se faisait dans le Sud global en termes de musique électronique et c’est là que je me suis mise à réfléchir à cette identité diasporique et c’est par là que j’ai découvert une esthétique qui me convenait. J’essayais de retrouver les liens communs entre la cumbia colombienne, le coupé décalé ivoirien, les musiques est-africaines et d’Afrique du Sud ou encore de l’Afropop nigériane, bref de toutes ces musiques que je ne décrirais pas comme noires mais comme de la périphérie. J’ai cherché une esthétique diasporique qui me parle aussi au travers de la mode ou des scènes de ballrooms des années 1960-1980 liées au vogueing. 

Lutter contre le racisme

J’ai essayé de m’engager collectivement avec des milieux non-blancs mais je ne m’y sentais pas à l’aise. Ma stratégie de résistance est passée par lire, regarder et écouter des personnes avec des parcours similaires aux miens. Ce qui m’a beaucoup aidé c’est de comprendre des esthétiques diasporiques en matière de mode et de musique mais aussi des formes plus spirituelles en m’intéressant à l’animisme et au vaudou par exemple. La musique et l’esthétique ont été des formes de résistance par des vecteurs non intellectualisés. L’engagement collectif dans le domaine de la migration et de l’asile, ça a été trop dur à supporter pour moi. Contrairement aux luttes féministes, queer ou syndicales où j’ai milité, les questions liées au racisme étaient trop sensibles pour moi. La race, c’est très intime.

Métaphore de la dualité vécue : carte de tarot Rider-Waite, Le diable

Les chaînes, c’est le regard négatif des autres que j’ai intériorisé. Elles ne sont pas trop serrées, j’arrive à les briser. Le diable représente le racisme systémique. J’ai beau lutter pour me construire comme une personne simplement humaine, il me rappelle constamment à ma place.